Le productivisme est un système de pensée qui influence nos organisations depuis quelques siècles désormais. Il infuse aussi dans la production informatique et modèle nos pratiques. Nous allons voir ce qu'est le productivisme, son impact sur notre domaine et tenter d'évaluer certains risques qui peuvent y être associés.
Attention, cet article va utiliser des gros mots tel que "capitalisme", "idéologie", "décroissance" et autres mots épouvantails. L'objectif est de replacer l'informatique moderne et sa production dans un contexte socio-historique pour tenter d'en dégager une nouvelle approche. Charge à chacun d'appliquer un jugement moral, je tente de réserver le mien, celui d'un simple développeur web, pour la fin de cet article.
Comme toujours, cet article aura un prisme principalement européen et je n'ai aucune légitimité académique sur les questions historiques, politiques et philosophiques. Je traiterai essentiellement de la production informatique dans le cadre du développement web.
Lexique
Production: Bien et service valorisable issue d'une chaine de travail plus ou moins automatisé
Productivité: Rapport, en volume, entre une production et les ressources mises en œuvre pour l'obtenir.
Productivisme: Organisation centrée autour de la production et de la productivité.
Idéologie: Ensemble de représentations et interprétations du réel organisant le système de pensée.
Un peu d'histoire pour commencer
La productivité et la production ont toujours été un enjeu de nos civilisations modernes, en particulier autour des questions alimentaires et des biens essentiels. Être en mesure de produire au moins assez pour que tout le monde subvienne à ses besoins et puisse vivre dans un certain confort.
Mais produire assez pour atteindre ces objectifs était souvent suffisant et ne formait pas l'axe principal de l'organisation sociale, entre autre dû à une évolution technologique lente est un alignement de la production sur les cycles biologiques.
Pour être clair, cela ne signifie pas qu'il n'y a jamais eu de forme de productivisme dans la longue histoire. Certaines sociétés dans l'histoire ont pu très fortement valoriser la production, mais cela n'a pas été un système théorisé, généralisé et persistant comme aujourd'hui.
C'est autour du 19ᵉ siècle, de la révolution industrielle ainsi que l'essor du capitalisme que le modèle productiviste a été plus concrètement théorisé et appliqué comme matrice idéologique.
On a commencé à pouvoir aller plus vite, à créer, travailler, produire davantage, être toujours plus productif et vouloir l'être encore plus.
Les machines à vapeur deviennent plus efficientes. On stocke de plus en plus d'énergie dans moins en moins d'espace. Nous augmentons notre productivité technique et transformons notre environnement où nous nous libérons de ces contraintes. Un très bon exemple est celui de remembrement des espaces agricoles en France après la Seconde Guerre mondiale.
L'essor des tracteurs et de la mécanisation agricole ont amené à la modification des paysages et de la structure des champs.
Le paysage qui était majoritairement composé de petites parcelles multiples et multifonctions a été réorganisé, réarrangé et réassigné pour faciliter l'exploitation agricole. Transformant la terre en ensemble de grand champs plat sans bordure et sur-spécialisés. Cette méthode, dite productiviste, maximise les rendements de chaque parcelle à travers l'usage de la mécanique et de pesticides.
Cette transformation productiviste n'est pas uniquement technique, mais passe aussi par l'organisation du travail et des travailleurs. L'exemple le plus connu étant probablement le Taylorisme et son organisation scientifique du travail. Cette approche cherchant à identifier, décomposer, chronométrer l'ensemble des tâches qu'effectue un ouvrier, par exemple pour monter une voiture, afin d'optimiser autant que possible la chaine de production et maximiser la productivité.
Sujet évoqué dans le bien connu "Les temps moderne" de Chaplin où le personnage principal est un de ces ouvriers qui travaille à la chaine et dont on peut apercevoir certaines des conséquences.
L'organisation du travail a évolué depuis et pris différentes formes, mais la volonté productiviste reste bien présente. Même les méthodes actuelles de "bien être au travail" sont formulées et sont analysées sous le prisme de l'amélioration de la productivité. La question de la semaine de 4j est constamment mis en rapport des effets sur la productivité.
Tout ce que vous voulez tant que l'on ne baisse pas la productivité. Et si on l'augmente, c'est encore mieux.
La question du productivisme est donc un sujet qui se traduit autant technologiquement que socialement. Cette approche se retrouve tout au long des deux, trois derniers siècles dans différents contextes politiques comme l'Angleterre du 18ᵉ, les États-Unis du 19ᵉ, L'URSS stalinienne, la Chine Maoïste ou la France d'après-guerre.
Cette notion n'est donc pas spécifique à un courant politique, mais un rapport idéologique ayant plus ou moins d'affinité avec d'autres courants.
Il est bien de produire beaucoup, il est mieux de produire plus.
Et l'informatique dans tout ça ?
En premier lieu, on peut aborder l'aspect technique. Il est indéniable que l'informatique moderne a évolué à une vitesse absolument folle et les rendements, ne serait-ce qu'en termes de volume, ont évolué à une vitesse qui peut laisser pantois bien d'autres secteurs technologiques.
La révolution technologique de l'iPhone en 2007 qui pouvait contenir jusqu'à 16 Go de données, a été dépassé année après année avec des stockages allant jusqu'à 1 To de données aujourd'hui, soit 62 fois plus de données dans le même espace moins de 20 ans après.
Nous pouvons stocker davantage, calculer plus vite, transférer plus de donnée. De quelque 56K pour ceux qui le veulent dans les années 90, l'accès à fibre qui fait circuler des dizaine et dizaine de Gigaoctets par seconde est désormais un droit français auquel un propriétaire ne peut s'opposer.
Et nous voyons cette augmentation des flux dans notre travail.
Nous téléchargeons des dizaines et dizaines de dépendances, faisons circuler la donnée sans contraintes, faisant tourner des dizaines et des dizaines de pipelines, jobs, tests, de déploiements automatisés. Les limites sont désormais moins techniques que financières.
Ces dernières années et l'expansion de l'IA sous toutes ces formes ont mis en exergue ces questions d'efficience de nos usages, notamment énergétiques, et continueront probablement d'être les points majeurs d'attention sur les années qui arrivent.
J'aimerais tenter la comparaison entre le remembrement agricole évoqué plus haut avec la transformation du paysage informatique. À mon sens, le déplacement progressif des espaces de stockage et de calcul vers le cloud ont un effet similaire de transformation du paysage.
Les petits serveurs que l'on pouvait trouver dans un placard sont à présent tous centralisés aux seins d'immenses data-center dont le travail principal est bien la spécialisation de la gestion et la distribution de ces ressources de calcul et de stockage.
Et si on peut facilement voir ces évolutions technologiques et les gains de productions liés, il est important de regarder et de chercher les impacts dans l'organisation du travail. Existe-t-il un Taylorisme de la tech ?
Sans tomber dans la comparaison image à image, il me semble que l'on peut identifier certaines pratiques qui relèveraient d'une forme de productivisme.
Tout d'abord les cycles de productions. Le bien connu cycle en V, fonctionnant sur le temps long et où l'on retrouve déjà une découpe de l'activité productive en sous-catégories distincte. Cette pratique petit à petit remplacée par l'approche dite Scrum dont l'un des objectifs est de réduire les cycles de développement et d'apporter rapidement la valeur aux usagers.
On y retrouve le besoin d'évaluation permanente. À travers le découpage en unité fonctionnelle, que l'on va pouvoir chiffrer. Ensemble d'unités dont l'on pourra ensuite suivre le développement, tracer la vélocité et analyser son évolution dans le temps.
On pourra ensuite se retrouver en rétrospective pour identifier les points de blocage et trouver les solutions permettant de faire mieux. D'aller plus vite. De produire plus.
Et là où on pourrait m'opposer que ce sont uniquement des dérives et une perte de l'esprit Agile, il me semble pourtant que l'on peut retrouver cette approche productiviste dans le manifeste, rien que dans le premier principe : "Notre principale priorité est de satisfaire le client en livrant rapidement et régulièrement des solutions qui apportent de la valeur."
Ces changements de paysage et l'évolution des pratiques sont, tous comme le travail à la chaine et le remembrement, pas sans conséquences.
Impacts et critiques
Le productivisme est une approche que ses défenseurs justifient par l'augmentation de la production comme source principale d'une augmentation du niveau de vie et comme solution a tout un ensemble de problème.
Les enjeux énergétiques ne seraient qu'un problème d'efficience et de rendements. Plus de voitures produites, c'est plus de personnes qui peuvent y avoir accès. Une production agricole tournée autour du rendement, c'est l'accès à plus de nourriture pour plus de gens.
Une des premières critiques que l'on peut faire au productivisme est dans le calcul en lui-même.
Si l'on juge la qualité d'une organisation à sa capacité à sortir de plus en plus de voiture, on met de côté les impacts sur les ouvriers impactés.
Ne juger la qualité d'un projet informatique qu'à une notion productive va structurer l'organisation du projet en conséquence.
Si l'on ne juge la qualité d'une équipe technique qu'à sa disposition à sortir des fonctionnalités, on met probablement de côté tout un ensemble de pratiques permettant d'assurer la qualité qui me semble très bien imagée par la formule "Move fast and break things".
La façon dont nous évaluons une performance structure l'organisation permettant de répondre aux obligations de performance. Les indicateurs ne sont pas neutres et les choix des indicateurs le sont encore moins.
La deuxième critique que l'on pourrait émettre se situe au niveau de la consommation des ressources. Car une amélioration de l'efficience et de la productivité ne signifie pas mécaniquement une diminution de la consommation de ressources globale.
Illustrée par la notion d'effet rebond, l'augmentation de la productivité est majoritairement vue comme une possibilité d'augmenter la production et de produire encore davantage. À l'heure de la catastrophe climatique, l'usage des ressources est un enjeu qui devient de plus en plus présent.
Car notre production informatique a un coût. Chaque pipeline que nous faisons tourner, chaque test rejoué par manque d'attention, chaque outil et feature rajouté correspond à une consommation, à minima, de ressources énergétiques, si ce n'est de terre rare quand cela nécessite de nouveau serveurs et espaces de stockages.
La question de la production informatique est donc une question que l'on peut inscrire plus largement dans les courants idéologiques comme celui du productivisme (et ce n'est pas le seul).
Ces questions sont déjà abordées et commencent à être traitées à travers les notions d'éco-conceptions, de GreenIT ou de low-tech qui s'inscrivent dans la réflexion plus globale de décroissance. Est-on obligé de faire circuler plus de données ? Doit-on rajouter des fonctionnalités ? Peut-on en enlever ?
L'informatique est un espace social en interaction avec d'autres espaces. Ce qui veut dire que les questions actuelles, comme celle de la consommation de ressources, ne sont pas qu'une question technique. Ce sont des questions idéologiques, de rapports politiques à la production et de l'inscription du corps social dans cette production.
Et de la même façon que nous (re)découvrons les effets des transformations productivistes agricole sur la biodiversité, leurs impacts sur les sols et les risques à long terme qu'il nous reste encore à maitriser, il n'est pas sans risque que les pratiques que nous mettons en place dans notre milieu informatique entraînent des conséquences à long terme que nous avons encore du mal à évaluer.
Replacer l'informatique dans un contexte socio-historique, c'est redonner à notre production un sens sur lequel nous avons la main. C'est aborder, en tant que travailleur, notre production sous un angle potentiellement nouveau, contester des décisions et des pratiques qui nous semblent dommageables et s'organiser pour diriger notre travail dans la direction qui nous importe.
Ressources diverses
- Champs de bataille de Pierre Van hove, Inès LÉraud, Mathilda - Album | Editions Delcourt
- Le Temps des ouvriers - Tous les épisodes | Educ'ARTE
- Article 74 - LOI n° 2016-1321 du 7 octobre 2016 pour une République numérique (1) - Légifrance
- Les Temps modernes - Film 1936 - AlloCiné
- https://fr.wikipedia.org/wiki/Effet_rebond_(%C3%A9conomie)
- Bullshit Jobs
- Productivité n'est pas productivisme (introduction) | Cairn.info
- « Le productivisme est omniprésent dans l’histoire agricole française »
- Agriculture : comment Napoléon III a permis le productivisme à la française
- Move fast and break things? Pourquoi n'entend-on plus depuis quelque temps déjà cette maxime de la Silicon Valley - Data News
- Définition - Productivité | Insee
- Et si on divisait par 4 l'empreinte carbone du numérique ? - YouTube
- Le productivisme
- Aux sources de l’hégémonie productiviste - YouTube
- Qu'est-ce que le taylorisme ?| vie-publique.fr
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